Scène Locale

08 novembre 2017

Tu Brüles Mon Esprit

Tu-Brules-Mon-Esprit

Crédit: Ruddy Guilmin

Tu Brüles Mon Esprit – Master Série (Donnez-moi du feu / Et mon cul c’est du tofu)

Dans les années 80 et surtout 90, le hip hop a totalement révolutionné la façon de faire de la musique avec l’utilisation massive de samples. Il s’agissait alors d’échantillonner des petites parties de disques de soul, de funk ou de jazz déjà existants et d’en faire quelque chose de totalement neuf et inédit en l’utilisant dans un autre contexte. C’est finalement peu ou prou ce que fait aujourd’hui Tu Brüles Mon Esprit sur son premier EP. Mais dans un tout autre genre. Le quatuor angevino-manceau (avec deux membres des punks de Better Off Dead côté angevin) « emprunte » ainsi des bouts de texte à de grands succès de la variété française des années 70/80 et leur offre ensuite une seconde destinée en les réinterprétant dans une énergie et une intensité tout à fait différentes. Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas du tout de reprises. TBME a ses propres compositions originales qui vont piocher dans le krautrock de Can, le psychédélisme noir du Velvet Underground, le post-punk de The Gun Club ou la new-wave des premiers Bashung. Seuls les textes avaient connu une autre vie par le passé. Et ici, ils sont malmenés, torturés, éructés, éjaculés, transcendés.

 

On démarre avec « Dix ans de chaînes » qui prend sa source dans les mots de « Gabrielle » de Johnny Hallyday (comme le nom du groüpe d’ailleurs). Dans une longue ascension lugubre, le chanteur de Tu Brüles Mon Esprit (un certain… Gabriel, ça sent la vanne de fin de soirée !) hurle sa douleur pour finir dans un climax complètement dingue, la voix noyée dans un déluge d’effets au milieu des stridences d’un clavier psychotique, où on imagine le pauvre type se taper la tête contre les murs pour s’extirper cette p#tain de Gabrielle du crâne ! On sort de ces 9’26’’ totalement rincés.

 

Avec « Je n’ai jamais été indien », Joe Dassin connaît son deuxième infarctus létal. Plus noisy post-punk, ce morceau devrait plaire aux fans de Frustration. La basse gronde, le rythme s’accélère, la voix panique, c’est une course contre l’horloge perdue d’avance. Et pourtant on essaie de retenir chaque instant qui passe, de retrouver ce passé si chéri, quitte à se perdre totalement, à tout renier. « On ira où tu voudraaaas quand tu voudraaaaas ! »

 

On retourne le vinyle rouge -ou la K7 !- et débute le monument de cet EP. « Couleur du trottoir » (« Couleur Menthe à l’Eau » d’Eddy Mitchell) synthétise la folie de Suicide, le mysticisme de The Doors, l’explosivité de Hint. Sur une ritournelle imperturbable de guitare psych as fuck (impossible de ne pas visualiser le désert californien), le groupe nous pousse inexorablement dans les retranchements oubliés de nos plus grandes angoisses. Le mur de son qui nous tombe sur la gueule à la fin du morceau nous achève autant qu’il nous libère. Je ne sais jamais si je dois rire ou pleurer quand s’estompe la dernière nappe de clavier…

 

On termine sur un tempo plus insouciant. La première partie de « Les yeux qui tuent » (Remember Marc Lavoine ?) est presque pop. Mais à la moitié du morceau, le chanteur perd pied, le clavier est sous acide, le batteur cogne comme un sourd, et les guitares vous creusent les molaires sans anesthésie. Esprit Brülé. Mission accomplie.

Un dernier mot tout de même sur la pochette qui pastiche les célèbres compilations « Master Série » d’artistes de variété française dans les 90s. Ce qui prouve que les quatre Tu Brüles Mon Esprit n’oublient pas de ne pas trop se prendre au sérieux. Ce n’est pas le cas de ce disque que vous devez absolument vous procurer !