Wadi

Date de publication : 26 novembre 2008

A l’heure où chaque groupe sorti de nulle part a son disque dans les bacs, le rappeur angevin Wadi lâche enfin son premier album solo après quinze ans d’activisme et de collaborations scéniques et discographiques surprenantes. Le petit jeune d’il y a quinze ans est devenu un adulte, à son tour de raconter l’histoire à la nouvelle génération. Vous allez voir que le hip hop n’a jamais eu besoin du slam pour paraître intelligent…

A l’heure où chaque groupe sorti de nulle part a son disque dans les bacs, toi tu sors paradoxalement ton premier album solo après presque quinze ans d’activité ?

J’ai commencé à rapper en 1992 pour une fête du quartier à la Roseraie. A l’époque, on sortait pas un album comme ça. Mes premières maquettes remontes à 19997/1998. Et c’était pour pouvoir participer au tremplin des Francofolies de la Rochelle. Au départ, moi je ne pensais qu’à la scène, faire des concerts autant que possible. Avoir un disque dans les bacs, c’était pas mon truc. Moi j’enregistrais sur de simples cassettes qu’on envoyait aux programmateurs et j’étais content comme ça. Je cherchais juste le contact direct avec les gens. Le trip du disque, c’est venu beaucoup plus tard, avec Atone et le projet W.A. Donc c’est finalement assez récent.

C’est un état d’esprit que se perd un peu chez les groupes de hip hop. Ils pensent souvent d’abord davantage à sortir un street cd qu’à trouver des concerts ?

Des mix tapes, des street tapes, des street albums, on invente des nouveaux trucs tous les jours… Pourquoi pas, c’est aussi une façon intéressante de travailler. Les jeunes aujourd’hui vivent avec Internet. Moi au début j’avais pas ça. Donc je me suis concentré sur le live. Et puis ça m’a permis de prendre le temps. Du coup, j’avais pas envie de faire comme les autres et sortir des trucs à la chaîne. Je me suis dit que je préférais attendre et sortir un premier disque solide, complet, qui me ressemble.

On t’a vu travailler avec des gens d’horizons très différents depuis tout ce temps. J’ai l’impression que ce disque revient pourtant à tes premières amours avec un hip hop beaucoup plus classique que ce qu’on pouvait attendre ?

Cet album, c’était aussi une façon de recoller toutes les pièces du puzzle, de tirer le portrait de qui je suis aujourd’hui, de mon parcours. On y retrouve donc parfois une écriture comme sur l’album avec Atone, des morceaux plus énergiques comme on en faisait avec Wadi & La Familia au début, des ouvertures musicales comme le morceau « Les couleurs du temps » où j’ai invité la chanteuse expérimentale Loredana plutôt qu’une chanteuse r’n’b… Au final, ces quinze titres sont ceux qui me paraissaient le plus cohérents. J’en ai enregistré le double depuis un an et demi qu’on est dessus, mais on a gardé que ces quinze-là parce que c’était eux qui racontaient le mieux mon histoire. Quand on a commencé l’enregistrement du disque, je sortais d’une période ultra motivante avec pas mal de gros concerts, etc. J’étais gonflé à bloc, et j’ai compris que c’était le moment pour se lancer dans ce premier solo. Il m’a fallu tout apprendre parce que j’avais quasiment jamais travaillé en studio. Avec Atone, on enregistrait sur son home studio mais c’était une démarche super instinctive, on enregistrait souvent en une prise, etc. Là, il m’a fallu apprendre la patience, recommencer, retrouver l’énergie de la première prise, etc.

Tous les textes sont inédits ou tu en as profité pour placer des choses du passé qui te tenaient à cœur ?

Tous les textes sont inédits. Maintenant, c’est truffé de clins d’œil à des choses que j’ai déjà faites dans le passé. Le morceau « J’arrive de loin » fait par exemple écho au titre « Loin » qu’on avait enregistré avec Atone. « Eclats de Rose » aurait dû être le titre du second disque de W.A avec Atone. « Démarre Le Show », c’est un titre qu’on jouait avec Wadi & La Familia en 1997 à Energ’hip hop. Il y a donc plein de petits détails qui lient toute mon histoire.

Tu n’as pas peur d’aborder des thèmes très personnels, sur tes relations avec ta famille, l’univers carcéral et hospitalier, etc. Tu avais besoin de coucher ça sur le papier ?

Pas nécessairement un besoin. Je cherche d’abord l’instrumental. Quand j’ai ce que je veux, je laisse la musique m’inspirer un sentiment, qui va ensuite donner le ton du texte. Dans l’album, je pense qu’on trouve trois types de morceaux : les trucs un peu punchy qui rappellent l’énergie du live comme « Démarre Le Show », « Ha Ha », « Mes Couleurs »…, d’autres plus intimes comme « Famille », « Il Court »…, et d’autres plus engagés, plus militants, comme « Ce Monde C’est Le Nôtre »… J’ai vraiment œuvré pour créer un équilibre entre ces trois catégories. Quand j’ai commencé avec Wadi & La Familia, jamais j’aurais parlé de ma vie. J’étais sans doute encore trop jeune pour avoir suffisamment le recul de toute façon. Quand j’ai commencé à bosser avec Atone, j’ai été obligé d’entendre des sons plus electro que je ne connaissais pas. Ca m’a forcément inspiré d’autres sentiments, et c’est là que j’ai commencé à écrire ce que je vivais à l’intérieur de moi, à me livrer un peu plus. Sur scène, j’adore l’interactivité avec les gens, l’énergie que ça dégage. Maintenant, faut pas se mentir, on est des êtres humains, on n’est pas fait d’un seul bloc, toujours au taquet. On est plus nuancés. Parfois on a des messages à véhiculer. Parfois on a des moments plus réfléchis, ou on se rend compte que la vie ne fait pas toujours de cadeaux. Mais je voulais éviter à tout prix le misérabilisme. Même les textes plus personnels, j’ai essayé d’y apporter quelque chose de constructif et de positif au final. Et puis pourquoi s’interdire certains thèmes. Je le dis dans un morceau : « Le rap est à l’image de la société dans laquelle on évolue ». Tous ces trucs existent, des gens le vivent, alors pourquoi ne pas en parler ?

Tu as une longue expérience de la scène et notamment des clashes de MC’s dans lesquels tu excelles. Comment as-tu abordé le travail de studio qui est très différent ?

D’abord, tout le travail en amont. Choisir les gens qui t’entourent, le studio, les beatmakers… C’est très long, et faut pas te planter. Disons que pour faire court, j’ai surtout compris une chose avec ce disque, c’est que savoir rapper ne suffit pas. Jusqu’à présent, je me disais que je savais rapper alors voilà, c’était bon. Ce disque, je m’y suis investi à chaque étape de sa réalisation, jusqu’à la recherche de financements, l’auto-distribution, etc. Il a fallu apprendre et apprendre encore. C’est long, parfois t’as l’impression que t’en vois pas le bout, comparé à la scène où tu reçois l’énergie du public en pleine face immédiatement. Mais tout ce temps m’a aussi permis de progresser. J’étais bien meilleur sur la fin des sessions qu’au début. Surtout qu’on a fait des pauses pendant l’enregistrement, et que je vivais des choses fortes à côté, avec les ateliers d’écriture que je donne avec l’association Aladesh par exemple. J’ai rencontré des gens en France ou ailleurs, vécu des choses qui m’ont véritablement nourri. J’ai écrit les meilleurs textes pendant ces pauses de l’enregistrement du disque… De toute façon, ce disque est une histoire de rencontres. Ca a commencé après un concert où un beatmaker est venu me donner un son. J’ai trouvé ça mortel et je l’ai rappelé. Et une rencontre en a amené une autre… C’est un album solo mais qui n’aurait jamais pu se faire sans tous les gens qui m’ont soutenu.

On a souvent parlé d’un axe Paris-Marseille pour le hip hop en France. Est-ce que c’est malgré tout possible d’exister quand on vient de la province ?

Oui, c’est possible. Surtout que dans l’Ouest on a un énorme vivier, même si les médias généralistes en parlent peu. Il y a eu l’aventure Soul Choc et le bastion qui a placé l’Ouest sur la carte de France il y a une dizaine d’années. Mais aujourd’hui, tu as des tas d’acteurs de cette scène comme Hocus Pocus, les Djs champions du monde de Coup2Cross, Dj Eko, le champion de France de beatbox L.O.S, des danseurs, des grapheurs… Et j’en oublie plein ! Le Grand Ouest regorge de gens qui poussent le hip hop. Et contrairement à certains autres endroits, les gens ne se tirent pas dans les pattes. Les gens se connaissent et se respectent. Et les aînés veulent transmettre à la génération qui suit. Moi, tous les gosses avec qui je bosse dans les ateliers pédagogiques, je ne veux leur enseigner qu’une chose : tout est possible. Il suffit d’apprendre et encore apprendre. Ne pas rester isolé dans son coin, à bloquer sur son rap. Créer des assos, faire des stages, rencontrer des gens, travailler ensemble. Faire des erreurs et en tirer des leçons. D’autres me l’ont montré quand j’étais plus jeune, c’est à mon tour aujourd’hui. Donc oui, c’est possible. Faut se bouger les fesses, c’est tout. Faut le vouloir !

htpp://www.myspace.com/wadiofficiel
Propos recueillis par Kalcha