Accueil du site > SCÈNE LOCALE > Interview / Rencontre > Tinariwen : Le son du désert

Tinariwen : Le son du désert

Date de publication : 9 novembre 2009

Tinariwen aura débuté la décennie dans l’anonymat le plus complet. Ils la terminent en véritable rock stars internationales. Jean-Paul Romann, l’ingé son de Lo’Jo, fut le premier à enregistrer les guitares aériennes de ces hommes du désert en 2001 sur « The Radio Tisdas Sessions ». Il les retrouve des années plus tard pour produire à leur demande leur quatrième opus, « Imidiwan : Companions ».

Te souviens-tu de ta première rencontre avec Tinariwen ?

C’est un peu compliqué, car la notion de groupe en Afrique ne correspond guère à l’image qu’on s’en fait en Occident. C’est beaucoup plus fluctuant. Mon premier contact avec la culture tamashek, c’était en 1997. Nous avions alors été invités avec les Lo’Jo pour jouer au Festival du Théâtre des Réalités à Bamako. C’était notre première véritable rencontre avec l’Afrique. Nous avons rencontré cette année-là le Gangbé Brass Band, une fanfare du Bénin avec qui Lo’Jo allait travailler par la suite. Ils nous ont initiés à tout un univers musical et à des instruments qui ne nous étaient pas vraiment familiers jusque là. C’est par exemple comme ça que Richard (NdR : le violoniste de Lo’Jo) à commencer à tripoter une kora, etc. Et nous avons aussi croisé quelques musiciens tamasheks. Là aussi, c’était une culture que nous ne connaissions pas du tout. L’année suivante, Adama Traoré, l’organisateur de ce festival, nous a réinvités. Et c’est à cette seconde visite que j’ai commencé à enregistrer des musiciens tamasheks dans la bibliothèque de la Maison du Partenariat à Bamako. Et ces tamasheks nous parlaient tous d’un super groupe du nom de Tinariwen qu’on devait absolument écouter. Sauf qu’il n’y avait quasiment rien à écouter, à part quelques cassettes enregistrées à l’arrache par ci par là, d’une qualité sonore très discutable. On a fini par rencontrer ces fameux Tinariwen. Mais au bout d’un moment, on a compris que ce nom de groupe pouvait être utilisé un peu par n’importe qui. Ou en tout cas, que les membres fondateurs n’avaient pas besoin d’être dans la formation pour qu’elle en porte néanmoins le nom. Ca veut dire que plusieurs Tinariwen pouvaient jouer au même moment à plusieurs endroits d’Afrique. En 1999, nous avons organisé la première édition du Festival Les Nuits Toucouleurs où nous avons voulu inviter cette formation tamashek qui s’était alors baptisée Azawad. Or, lorsque nous sommes allés les chercher à l’aéroport, ce n’était pas les mêmes musiciens que l’année d’avant ! Il y avait cette fois-ci certains membres historiques de Tinariwen !! De fil en aiguille, on a sympathisé et l’idée d’organiser un festival en plein désert est née. Début 2001, la première édition du Festival Au Désert eut lieu dans la région de Kidal. On s’était donc rendus sur place en Décembre 2000 avec du matériel d’enregistrement pour préparer un peu le terrain. C’est là qu’on a rencontré pour la première fois Ibrahim, qui est la clé de voûte de Tinariwen. Et c’est dans la foulée qu’on a enregistré le premier album de Tinariwen, « The Radio Tisdas Sessions ». Donc tu vois, ça a été une rencontre qui s’est effectuée en plusieurs étapes…

Entre ce tout premier album que tu avais enregistré et le tout dernier où tu les retrouves, le groupe a complètement changé de statut : de parfaits inconnus, ils sont devenus le groupe qui joue avec les Rolling Stones ou Björk, qui sont loués par Santana, Robert Plant (Led zeppelin), Thom Yorke (Radiohead)…

Oui, mais dans le fond, le groupe n’a pas beaucoup changé. Humainement, ils restent les mêmes car Ibrahim sait parfaitement ce que Tinariwen doit être. Nous nous sommes recroisés au festival Sakifo à La Réunion et Ibrahim m’a dit qu’il souhaitait que j’enregistre et réalise le nouvel album de Tinariwen. Après un album produit par des Français (« Amassakoul ») et un autre produit par les Anglais (« Aman Iman »), il avait envie de retrouver quelque chose de plus détendu, de plus proche de leur son originel. Il avait beaucoup aimé ce qu’on avait fait sur « The Radio Tisdas Sessions » et mon travail sur l’album de Terakaft, un projet d’anciens membres de Tinariwen. Il m’a dit qu’il voulait retrouver « le son du désert ». Autant dire que j’ai connu plus précis comme requête. (rires) Il m’a donc emmené dans le désert avec lui, des heures durant, pour m’expliquer ce qu’il entendait par là. Ibrahim a passé des années à étudier le son de sa guitare dans le désert. Il sait que s’il joue face au nord, ça sonnera de telle manière alors que face au sud, ça sonnera de telle autre. Il te dire aussi qu’à 2h du matin, le son change brutalement. Ca serait donc prétentieux de dire que j’ai tout compris. Mais je pense avoir trouvé une piste de réflexion. En France, quand tu fais les balances en journée pour un festival d’été, tu te rends compte que le son n’est pas du tout le même que lorsque tu joueras à 1h du matin. L’après-midi le soleil assèche tout et le son résonne différemment. La nuit, l’humidité remonte et modifie donc le trajet du son qui devient plus opaque. Dans le désert, le climat est très sec, et le sable aidant, le son est beaucoup plus fluide, toujours en fuite. J’ai donc dû essayer de m’imprégner de ça au maximum pour retrouver les fondamentaux de leur musique telle qu’ils la joue au coin du feu avec leurs amis. Et moins telle qu’on peut l’entendre sur scène.

Concrètement, comment l’enregistrement s’est-il passé ?

Je suis resté dix semaines avec eux. Pour moitié, les titres ont été enregistrés dans une maison à Tessalit dans le Nord du Mali. J’étais installé dans le couloir et eux dans la pièce principale. Je ne les ai pas beaucoup eu tous ensemble car ils restent des nomades, et donc il n’est pas toujours facile de les rassembler au même endroit au même moment. Puis on a été finir l’enregistrement dans le désert pendant trois jours. Le plus compliqué à ce moment-là, c’était d’être prêt techniquement quand eux l’étaient musicalement. Il fallait faire attention qu’on entende pas le groupe électrogène, que tout soit en place. On a ensuite réenregistré quelques chœurs, quelques voix, mais la plupart des parties de guitares sont les premières prises originales. On s’est retrouvé avec 24 morceaux à plat. Le travail de production a donc pu commencer et au final on se retrouve avec 13 titres sur l’album. On a notamment fait un gros travail sur les percussions. La musique touarègue, contrairement aux musiques de l’Afrique noire, n’est pas vraiment basée sur les percussions comme le djembé. Sur scène, ça fonctionne, mais Ibrahim voulait quelque chose de plus posé pour le disque. Il a donc fallu retrouver d’autres percussions plus discrètes, moins typées. Et au final, on a mixé l’album au Studio Black Box, près d’Angers, avec David Odlum. Le challenge, ça a donc peut-être été de faire transpirer cette fragilité, cette précarité presque, que m’avait demandée Ibrahim. J’espère que les gens l’entendront…

Comment vivent-ils le cap de ce nouvel album ? C’est un peu un second album, pour eux, puisque le grand public les a surtout découverts avec « Aman Iman ».

C’est vrai que les gens les ont surtout découverts avec le dernier disque qui a fait un gros carton international. Mais en même temps, les gens du désert qui connaissaient Tinariwen depuis des années se retrouvaient moins dans ce disque. Ca a beaucoup embêté Ibrahim. C’est aussi pour cela qu’il voulait renouer avec une certaine « authenticité » de leur musique. Il voulait réussir une sorte de grand écart pour ne pas dénaturer la musique des siens et ne pas se couper non plus de son auditoire occidental. En gros, tout mon travail tenait dans cette phrase. Du coup, j’ai essayé au maximum de creuser chaque petit détail qui faisait qu’on était toujours dans Tinariwen mais avec le petit truc en plus qu’on avait pas encore entendu jusque-là. Que ça soit une façon de chanter, une percussion, un son de guitare… Après, si tu veux parler d’une quelconque pression économique ou commerciale, tout le monde –et la maison en disque en premier- est bien conscient qu’on ne vendra pas autant de ce nouvel album qu’ils en ont vendu du précédent. L’industrie du disque a beaucoup changé en trois ans. Donc ça a aussi simplifié certaines problématiques.

On imagine que passer tout ce temps dans le désert pour enregistrer ce disque, ça doit être une expérience inoubliable dans la vie d’un homme ?

Je viens d’avoir soixante ans. J’ai donc rencontré beaucoup de personnes dans ma vie. Mais de ma vie je n’avais rencontré un tel concentré d’humanité comme Ibrahim. Cet homme vit dans une telle harmonie avec la nature, il a un tel désintérêt des choses matérielles –même s’il apprécie pouvoir améliorer son confort avec l’argent qu’il gagne avec le groupe. Mais il n’y a pas de vénalité en lui. Il nous est arrivé d’aller dormir dans le désert, à la belle étoile. La nuit, il fait froid dans le désert. J’étais donc dans mon sac de couchage. Et je sentais soudain une couverture supplémentaire sur moi. C’était Ibrahim qui venait s’assurer que je ne souffrirais pas du froid. J’étais son invité, il prenait donc soin de moi. Et je trouve qu’on sent cette humanité, cette pureté dans sa musique. Elle est le reflet d’une vie absolument rocambolesque.

Propos recueillis par Kalcha