Atone vs Debmaster

Nerds à vif

Date de publication : 10 septembre 2008

Si Angers s’est toujours targuée d’être une ville rock, elle abrite aussi plusieurs musiciens électroniques qu’on nous envie parfois de par les mers et les océans. Deux d’entre eux, aussi différents dans la vie que sur scène, se produiront au Chabada début Octobre. Discussion sans tabous avec l’ex-picard Debmaster et l’angevin Atone…

Vous pouvez vous présenter pour commencer ?

Debmaster : Moi, j’ai commencé comme beaucoup de gens à faire du punk quand j’étais gosse avec mes potes. Puis j’ai écouté toutes sortes de musiques avant de me mettre à en faire sérieusement. J’ai démarré en m’amusant sur mon ordinateur à bidouiller des logiciels. J’avais des dizaines de titres complètement inachevés que je mettais sur les réseaux peer to peer. Un jour, j’ai rencontré Yan du label Ego Twister qui m’a poussé au cul pour que je me mette à bosser la musique plus sérieusement. De la même manière, c’est les gars du label Hip Notik Records qui m’ont proposé de faire un album, sinon je serais peut-être toujours derrière mon ordinateur… Mon premier concert date en fait de 2006, donc c’est assez récent. Mais vu que j’ai tourné direct avec des rappeurs américains comme Subtitle et Existereo, qui eux tournent depuis plus de dix ans, j’ai pu apprendre très vite.

Atone : De mon côté, j’ai commencé la musique il y une dizaine d’années. En revanche je ne suis jamais passé par la case rock. Je viens plutôt du hip hop à la base, même si j’ai tout de suite commencé par faire de la musique électronique. J’ai appartenu à plusieurs groupes comme A&DS® ou lecollectif17ans. Parallèlement à ça, j’ai commencé à composer des morceaux en solo sous le nom d’Atone. J’en ai envoyé à droite à gauche, et le label Autres Directions, qui à l’époque était basé à Nantes, m’a contacté pour me proposer de sortir un maxi chez eux. Puis un premier album. Puis un second qui doit sortir en Janvier prochain. Ma musique était très influencée par l’electronica au début, et puis désormais je suis de plus en plus attiré par l’electro-acoustique.

Vous n’avez pas tant d’années de différence, mais j’ai l’impression qu’on a pourtant affaire à deux générations distinctes. Toi, Atone, quand tu as commencé la musique électronique, ce n’était pas encore vraiment accepté par le grand public. C’était un réel choix esthétique que de faire de l’electro. Les styles étaient beaucoup plus cloisonnés qu’aujourd’hui. J’ai l’impression que Debmaster fait plutôt partie d’une génération qui a toujours grandi avec le hip hop, la techno, la drum’n’bass, etc. C’est quelque chose de plus naturel. Vous en pensez quoi ?

Debmaster : C’est clair. Moi, c’est le grand foutoir. J’ai toujours écouté de tout, et Internet a joué un énorme rôle là-dedans. Je suis absolument incapable de répondre lorsqu’on me demande mes influences. Je ne saurais pas te dire ce que j’ai écouté le plus. Je suis tellement boulimique. Du coup, je ressors tout en vrac dans ma musique, sans réfléchir. Ca se ressent aussi en live… C’est très certainement plus aléatoire ou plus spontané que ce que fait Atone, qui travaille énormément ses sets en amont. Moi, c’est plus bordélique. Y a du bon et du moins bon dans les deux méthodes, sans doute…

Est-ce que vous pensez qu’on peut parler d’une scène electro en France ?

Atone : Je pense qu’on est en train de dépasser cette notion de musique électronique. Aujourd’hui, ça ne veut plus dire grand chose. Les machines sont partout, même dans le rock, mais les guitares et les batteries sont aussi partout (même si parfois elles ne sont que samplées). C’est donc souvent davantage une histoire de mix, de choix de production, de savoir quel instrument tu veux mettre en avant. Dans le même registre, je voyais l’autre jour la liste des instruments qu’utilisait Radiohead sur scène. Il y a toutes les machines dernier cri. Ils ont même fait un album d’électronique pure avec « Kid A », ils écoutent énormément Autechre. Est-ce que ça fait d’eux un groupe electro ? Je ne crois pas. Je pense que ça devient de plus en plus difficile de réfléchir en termes d’étiquettes ou de scènes. Les musiciens ne travaillent plus du tout comme par le passé.

Est-ce que ce n’était pas logique donc que les auditeurs se mettent à consommer la musique différemment aussi ?

Atone : Si, certainement. Et je pense que c’est une très bonne chose. Parce que, comme tu le disais, quand on était gosses, les choses étaient beaucoup plus cloisonnées. Tu écoutais du reggae, ou du rock, ou du rap, mais c’était chaud de se mélanger. Les gosses d’aujourd’hui ont tous dans leur i-pod un morceau de r’n’b, un morceau de pop, un morceau de rap, un morceau d’electro, etc. Ils réfléchissent vachement plus en fonction de ce que le titre leur inspire, sans forcément revendiquer une chapelle précise. Et y a clairement que le Net qui pouvait permettre ça. Ils vont télécharger le titre qui leur plaît, plutôt que d’avoir le réflexe d’acheter l’album. D’ailleurs le concept même d’album va être sérieusement remis en cause.

Et en tant qu’artistes qui sortent des disques, comment vous situez-vous par rapport au téléchargement ?

Debmaster : Moi, je suis obligé de dire que ça a m’a permis de me faire ma culture musicale. J’ai découvert des tas d’albums que je n’aurais jamais achetés sans ça. Souvent, je téléchargeais le disque, et j’essayais de l’acheter en vinyl après, en le commandant sur le Net. J’ai commencé à télécharger vers 13 ans. Sans le Net, je ne ferais probablement pas la même chose aujourd’hui. En tant qu’artiste, je dois aussi dire que le Net a permis à ma musique d’être entendue à l’étranger par des gens que je n’aurais probablement jamais rencontrés non plus. Si j’avais dû me contenter d’un auditoire qui aurait trouvé mon disque en magasin, ça n’aurait jamais marché. Je suis sur un créneau trop pointu. Déjà que sur le Net, je touche surtout des gens assez initiés, alors imagine si j’avais dû faire avec le simple réseau traditionnel de distribution… Ca m’amène aussi un public aux concerts que je n’aurais pas sans ça. Bon, là, je te parle pour l’artiste. Pour les labels, c’est sans doute un autre problème…

Vous êtes tous les deux sur des petits labels (en termes de moyens financiers). Savez-vous comment ils vivent cette transformation de l’industrie ?

Debmaster : Ca devient de plus en plus un truc que tu fais par passion. Parce que c’est quasi impossible de récupérer de l’argent en faisant un label aujourd’hui…

Atone : Les labels, au même titre que les musiciens, doivent se demander pour quelles raisons ils veulent faire ça avant de commencer. Le rôle de l’argent est en train de s’effacer peu à peu. Mais ce n’est peut-être pas plus mal. Ca démocratise les choses. Tout le monde peut aujourd’hui enregistrer sa musique et la diffuser dans le monde entier. Les gens qui tiennent un label aujourd’hui le font davantage pour laisser une trace, pour le plaisir d’avoir sorti de bons disques…

Mais ça veut dire aussi que c’est de plus en plus dur de travailler un artiste sur la durée. Que si le premier disque est trop déficitaire, il n’y en aura sans doute jamais de deuxième ?

Debmaster : C’est vrai que, surtout dans notre style de musique, les gens sont très curieux de nouveautés. C’est un public qui passe sa vie sur des forums de discussions à se faire découvrir des trucs inconnus. Du coup, quand un type sort de nulle part, ça crée souvent son petit effet. Mon premier album a suscité par exemple un petit buzz dans le milieu parce qu’un producteur français bossait avec des MC’s américains assez connus dans l’underground, tout ça. Mais je suis persuadé que ça va retomber pour ce deuxième album. Je pense que j’en vendrai moins, alors que j’ai un auditoire plus large qu’au moment de la sortie de « Monster Zoo » et qu’il est surtout mieux distribué en magasins. En ce moment, je préfère mon rôle d’artiste que celui de boss de label, c’est clair.

Atone : On est à un stade où tu es obligé de te demander pourquoi tu fais ça de toute façon. Pourquoi tu fais de la musique ? Pour faire carrière ? Pour ton plaisir ? Moi, je ne fais pas de la musique tous les jours. J’en vivrai jamais, je le sais. Mais c’était pas mon but de départ. Je veux juste pouvoir continuer à sortir des trucs régulièrement, et je sais que je dois m’en donner les moyens. Mon premier album a été tiré à 500 exemplaires. On va tirer le prochain à 300 ou 400 pour être sûr de tout vendre. On n’est pas dans la démarche « on en a vendu 350 sur le premier, donc ça veut dire qu’on devrait en vendre le double sur le prochain ». On sait bien que le public pour ce genre de musique n’a pas doublé… En ce qui me concerne, par exemple, j’achète moins de disques aujourd’hui vu que je télécharge pas mal, mais mon acte d’achat est complètement transformé. Je suis beaucoup plus content quand j’en achète un disque, parce que je le fais pour soutenir un projet que j’aime. Avant, j’achetais pour avoir l’objet, point. Maintenant, c’est un acte beaucoup plus significatif.

www.myspace.com/ladyatone

www.myspace.com/debmaster

Kalcha